24 avril 2020. Retour

Sao Paulo. L’anglais ne sort plus très facilement, l’espagnol n’est jamais très bien sorti mais je commençais à mieux maîtriser le pronom, infinitif et nom commun: je vouloir fruit. Là je mixe mon chinois-espagnol, mon anglais et mon français.

On est confinés depuis hier dans l'aéroport. On a atterri hier soir et on repart aujourd'hui vers 15h. Grande affluence vers le coin fumeur, seul endroit à l’air libre. Il fait super chaud et le soleil tape. Tous nos habits d'été attendent dans nos valises quelque part sur un chariot ou peut-être déjà dans la soute de notre Boeing de KLM. On a passé la nuit dans l’hôtel de l'aéroport. Vue sur les hangars. Jolie ville, Sao Paulo. En tout cas vue d’avion.

Les hôtesses du vol Montevideo - Sao Paulo de la compagnie Amaszonas nous ont accueilli avec un tablier intégral genre chirurgien, masque et gants, of course, et une espèce de masque de soudeur avec une vitre qui prend toute la tête. Charmantes. En nombre del capitán y su tripulación… et les gestes de démonstration pour une survie très improbable en cas de crash, tout ça avec accoutrement intégral, c'était… comment dirais-je? Particulier. Presque risible. Régine, il y a des gens qui meurent…

Hier, durant tout le trajet de la ville de Montevideo à l'aéroport, environ 40 minutes, mes larmes ont coulé sans discontinuer. Une sorte de mélange explosif de tout un tas d'émotions entremêlées. Une évacuation comme le flush des chiottes d’un vol long courrier. Intense et profond. Quatre mois bouclés, derrière nous. Pas quatre mois tout plat. Quatre mois d’une intensité belle et brute à la fois. Pas tellement envie de reprendre une vie « normale » après tout ça. Mais surtout, qu’est-ce qui est vraiment normal? Moi qui me sentais prête à rentrer, même contente, plus tellement sûre de l'être.

Sinon, y’a encore deux trucs que j’aimerais raconter. Un beau et un moche. Comme dans les films américains. Allez! Je commence par le beau, histoire de finir pour une fois par le moche.

A notre arrivée au Cabo Polonio, en voyant les perroquets d’un vert incroyable, j’ai émis le souhait de trouver une plume verte. J’y ai mis toute une signification, un symbolisme que je tairais ici, faut pas déconner non plus. Moi je crois pas au hasard. Je crois aux signes. Et quand je veux trouver un truc et que je me dis que ça voudrait dire ceci ou cela, ben j’y crois. À chacun ses délires.

Deux mois au Cabo et pas une trace de plume verte. Plein d’autres cadeaux et d’autres signes mais pas ça. Mercredi on sort du Polonio et on se retrouve à attendre 3 heures au terminal de bus. Il y a une mini forêt d’eucalyptus. Les eucalyptus, c’est toute une histoire: importés et cultivés par les finlandais notamment, ils sont une catastrophe écologique parce qu’ils pompent toute l’eau et assèchent les sols. Difficile pour les autres arbres de survivre. La loi de la jungle. Les perroquets seraient arrivés avec les eucalyptus. Bon. Ils sont là, ils sont magnifiques et moi j’veux bien une de leurs plumes vertes. Alors je vais faire un tour dans cette pseudo forêt construite de toute pièce. Mes yeux scrutent minutieusement le sol. Et… je la vois. Elle trône, magistrale, sur les feuilles vertes. Verte elle aussi. Évidemment. J’ai bien dit que je cherchais une plume verte et non une violette. Ben voilà. La consécration finale. Dernier vœu réalisé. Boucle bouclée. Je continue à lorgner le sol parce que tous mes enfants vont troooop vouloir aussi en avoir une. Rien. Une seule pour moi. Juste avant de quitter le bout de forêt, c’est pas une autre plume verte que je trouve, mais une touffe de plumes. Pauvre perroquet, on dirait bien qu’il a eu quelques soucis celui-là. Des plumes vertes, mais aussi bleues, reflets parfois turquoises. Waouuuuuuuuuw font les enfants. Y’en aura pour tout le monde.

Maintenant le truc dégueu. Vous avez déjà entendu parler des mouches qui piquent et pondent sous votre peau? Oui, sous votre peau. Dans votre corps quoi. Ben moi non plus j’ai jamais voulu y croire. Merde, faut déjà se méfier des moustiques, des tiques, des guêpes, des fourmis, des guêpes king size qu’on trouve pas encore en Suisse mais en Uruguay - mais faut pas croire, elles arriveront bientôt - des scorpions, si on pouvait ne pas se méfier des mouches, se serait cool, non? Ben non, faut s’en méfier. Du moins en Uruguay. Parce que l’histoire dont tout le monde veut pas croire, c’est vrai. Du vécu. Des piqûres violentes. Au début on reçoit une décharge électrique. Mais bon, on a l’habitude d'être piqués sans arrêt. Alors pas grave, une de plus ou de moins. Sauf que ça grandit sous la peau. Ça démange beaucoup. Beaucoup trop. Ça fait des fois mal aussi. Et ça dure. Longtemps. Au bout d’un mois, quand la boule était bien grosse, qu’elle faisait bien mal et que je pouvais presque plus me coucher sur le dos, j’ai pensé à ce qu’on m’avait dit sur la mouche pondeuse. Jusqu’ici j’avais fait l’autruche. Non, ça n’existe pas. Impossible. Donc au bout d’un mois, je fais le truc dont on m’a parlé: coller un bout de plastique sur la piqûre pendant 24 heures. S’il y a quelque chose de vivant là dessous, ça va l'étouffer et il va se diriger vers la sortie - entendez le trou au sommet de la piqûre - et on pourra l’extraire en pressant comme un bouton blanc disgracieux et purulent. Donc au bout de 24 heures, je presse. Du pus. Juste ça. Ouf! J'étais sûre que rien ne pouvait vivre sous ma peau, c’est des conneries tout ça. Sauf que plus bas, j’ai cinq piqûres qui ressemblent à celle du dos. Mais comme rien n’est sorti du dos et que tout ça n’existe pas de toute façon, je fais rien. J’attends que ça passe. Au bout d’un mois et demi, ça démange toujours par lancée, ça fait super mal parfois et il me semble que ça se déplace. Merde. Je refais le coup du plastique. Et… tadam : quand je presse autour de la première boule, il sort. Énorme. Faut dire qu’avec mon déni, il a eu le temps de grandir le salaud. J’en extrais quatre. Le cinquième est toujours là, aucun plastique ne tient à cet endroit. J’avais tellement envie de ne jamais voir ça. Que ce soit un mythe. C’est… vraiment dégueu. Comme quoi tout n’est pas toujours rose. Ou peut-être que tout est symbolique, qui sait?

Ah pis j’ai pas dit: le militaire de l’histoire du pingouin est venu nous chercher au terminal de bus à Montevideo pour nous amener à notre hôtel. Sympa. On va voir si les policiers à Sierre pourront nous ramener chez nous, on sera bien chargés.

27 avril 2020. On y est depuis samedi. A Sierre. J’en ai mis du temps avant de publier ce texte. J’ai d’abord dû me goinfrer de chocolat. C’était presque vital.

L’atterrissage est contrôlé. Les émotions floues. La cinquième larve est sortie ce matin. Et une sixième.

22 avril 2020. Ça y est

Des champs et des vaches. Partout. Ça y est. On vient de quitter le parc du Cabo Polonio en bus, pour Montevideo.

Tout s’est accéléré ces deux derniers jours. Lundi matin, à notre réveil, on apprend que notre vol du 2 mai est annulé. Coup de massue. Un mois de plus pas de problème, mais là on commence à se les cailler. Bon, c’est pas tout vrai, parce que ce jour là justement, c’est la plus belle journée du mois. Ciel bleu, 28 degrés, vent très modéré - du moins par rapport à d’habitude. Mais personnellement, j’avais imprimé la date du 2 mai dans ma tête et j'étais fin prête pour rentrer. Je sentais qu’une boucle était bouclée. Une porte fermée, une autre ouverte. Je commençais à bien me projeter de retour en Suisse, avec mes envies et mes manques. Surtout des manques alimentaires. Faut dire que l’Uruguay n’est pas réputé pour sa gastronomie fine. Et moi j’adore manger. Bien manger. Du trop bon. Du savoureux. Du délicat. Ici c’est grossier, c’est gras, trop sucré et bien épais. Ça me va un moment. Je m’adapte. Je m’en suis même étonnée à quel point. Mais voilà, quand on commence à se projeter dans ce genre de petits détails de la vie, c’est dur de revenir en arrière.

Donc coup de massue. Téléphone à notre agence de voyage en Suisse. Il n’y a plus de vol possible. On peut encore déplacer notre vol le 2 juin, mais sans garantie. Non. Je veux rentrer. Mail à l’ambassade. Il y a un vol jeudi, le 23. Montevideo-Sao Polo. Et le lendemain, Sao Polo-Amsterdam-Genève. À vos frais. Combien? 8’000.- pour les cinq. Pardon? 8 mille. On peut pas payer ça. Mais on a besoin de rentrer. Prêt d’urgence. C’est la Suisse qui paie et on a soixante jours pour rembourser. On verra tout ça plus tard. On rentre.

La journée la plus belle de la saison, on l’a passée au téléphone et sur internet. Mais on a aussi bien profité: plage, baignade, coucher du soleil. Un vrai cliché. Même l'océan on l’aurait pris pour un lac.

Et puis il y a eu hier. Gris. Froid. Tant mieux. On a trié les fossiles, les coquillages et tout ce qui s’en suit. C’est fou ce qu’on a accumulé comme jouets de la nature en 4 mois. Et puis des gens sont passés nous dire au revoir. Victor l’artisan et Mathieu le français ont mangé avec nous. Un plat de pâtes trop cuites.

Mon compagnon et moi on a veillé presque jusqu'à 2heures du matin. Avec des doutes, des questions, des craintes. Et si juste après s'être engagés à payer 8000 balles, British Airways reprend ses vols? Et si on ne peut pas rembourser? Et si on avait dû tenir bon pour que nos billets soient remplacés et rester au Cabo en attendant?

Ce matin branle-bas de combat. Notre camion pour sortir du parc est à 11heures. On range les derniers trucs, on se nourrit, Victor l’artisan passe bien trop tôt, on fait des courses et des sandwichs, on nettoie.

Cinq minutes avant le départ je cours vers l'océan. Impossible de partir sans lui dire au revoir. Debout devant lui, les bras ballants, ça y est que j’ai l’œil humide. C’est comme si je quittais une personne qui avait trop compté. Ça peut paraître débile mais c’est comme ça. J’ai noué un lien puissant avec lui durant ces deux mois. Si. Vraiment.

Même en me sentant prête c'était dur de partir. Le Polonio c’est quelque chose. Ça prend les tripes, ça remue, ça secoue. Ça nettoie, ça répare, ça essore.

18 avril 2020. Un truc du genre

Depuis trois jours on est pépé et mémé au chalet. C’est pour ça que j'écris plus. On a une cheminée. Et comme le soir on se les caille, ben on fait du feu. Et une fois les gosses au lit, on s’installe devant et on boit un petit thé. Ou un verre de vin. Moi je lis la fin de mon dernier bouquin - que j’ai bien fait durer par soucis de me retrouver sans rien à lire - et mon compagnon fabrique des attaches aux coquillages pour des futurs colliers. On a hérité d’un artisan tout un tas de petits bouts de fil. Alors mon compagnon recycle, qu’il dit. Les fils qui servent plus à rien et les coquillages.

Les journées, on trafique par-ci par-là. On va sauter dans les dunes, chercher du bois ou des algues, voir les loups et les lions de mer, on s’balade. Les enfants jouent, tout le temps.

Depuis notre arrivée au Cabo Polonio, avec mon compagnon, on se partage la journée. Histoire d’avoir chacun des moments tout seul. Parce que les enfants ça rend content, mais pas toujours. Des fois, on a besoin de s’entendre penser. Ou de ne rien entendre du tout. Alors un matin on est avec les enfants et un autre on est tout seul. Idem pour l'après-midi.

Ce matin, seule sur le sable, les yeux dans l’eau… C’est bon Roch, pas besoin de la ramener à chaque fois que je parle d'être seule sur la plage! Je suis donc seule sur des kilomètres de plage et je regarde l'océan. Pendant beaucoup de temps. Beaucoup. Je m’en lasse pas. Si on m’avait dit ça il y a six mois, j’aurais bien ri! Regarder l'océan? Ouais. Je sais pas trop. Au bout d’un moment, c’est pas un peu chiant ? Ben non. Même pas. Aucune vague n'est pareille. Et on respire mieux. Y’a plus de stress. Sauf quand l'océan se déchaîne.

La plage sud a complètement changé de visage. Des masses de sable se sont fait la malle pendant la tempête et y’a des centaines de mètres carrés d’argile marron, gris ou noir. Des formes incroyables, des canyons miniatures, des micro-chutes d’eau. Sacré spectacle. Faut juste faire attention parce que ça glisse. Dans ce décor, il y a des trous partout. Et dans ces trous, y’a des trésors. Peut-être pas des caisses avec des pièces d’or, quoique… mais des trucs qu’on trouve pas tous les jours. Des fossiles. J’en avais jamais trouvé avant. Là on en trouve des tonnes.

Avant que la plage change d’aspect, y’avait déjà un petit endroit d’argile. Chaque fois qu’on trouvait un fossile on l’embarquait. On s’est lassé tellement y’en a. Mais on en a trouvé des pas mal. Quelques-uns de carapaces de dinosaures par exemple.

Un jour j’avais trouvé une dent d'ancêtre de requin fossilisé. Un cacalodon. Ou un truc du genre. On m’a dit par après que c'était le graal. Qu’il y avait beaucoup de gens qui en rêvait. Que c'était une chance incroyable. Un cadeau de l'océan. Du coup j’ai passé de contente a fière. Ouais.

Ben ce matin, au milieu de mes champs d’argile, je m’suis dit que j’allais fouiller quelques trous et que j’aimerais bien trouver une autre dent de cacalodon (ou truc du genre). Va savoir pourquoi. Peut-être histoire de me dire que j’avais vraiment de la chance. Ben vous le croirez ou pas, j’en ai trouvé une. Si. Une même. Un poil plus grosse. Magnifique. Un triangle parfait, anthracite. Sur les côtés, des micro-dents, comme une scie. Et sur le haut, la racine. Le tout, fossilisé évidemment. C’est quand-même un cacalodon (ou truc du genre), ça court plus vraiment les rues de nos jours. Victor l’artisan en a été vert. Il m’a redit l’histoire: tu sais qu’il y a des artisans qui habitent ici depuis vingt ou trente ans et qui n’en ont jamais trouvé ? Ouaip. Maintenant je sais.

Je m’suis dit que j’avais quand-même une sacrée chance.

14 avril 2020. Nouvelle maison

Chouette, notre nouvelle maison.

C’est notre cinquième depuis qu’on est en Uruguay. On est arrivé le 2 janvier dans une petite communauté où les maisons sont principalement en terre. On a logé dans deux maisons occupées d’habitude par des gens partis en vacances. Notre première demeure, je l’appelais la case. Une micro- maison ronde d’une seule pièce, où on a passé un mois. Activité principale: enlever tous les matelas par-terre qui prenaient tout l’espace, les draps et les couvertures, chaque matin, histoire qu’on puisse y marcher. Réinstaller le tout chaque soir. Notre cuisine, on la partageait dans la maison d’à côté, où étaient nos amis suisses avec qui on est restés deux mois, rentrés chez eux juste avant toute l’histoire d’annulation de vols.

Notre deuxième maison: grand luxe! Comme une maison minergie Suisse, avec les finitions en moins. Plein de pièces et d’espace, avec un jardin phénoménalement grand, trois allées de cactus puis la forêt.

On a débarqué au Cabo Polonio le 15 février, dans une cabane à deux kilomètres du village. Une pièce qui nous coûtait trois bras. Mais quand on vit dehors, quelle importance? Sauf les jours de pluie…

Le 15 mars, on a changé pour une maison au village du Polonio : trois pièces! Bon. Pas grandes, mais quand-même.

On louait jusqu'au 29 mars, date à laquelle on était sensés rejoindre Montevideo et y passer deux jours. Puis direction l’Argentine pour quitter Buenos Aires et retourner en Suisse le 1er avril. Avec le revirement de situation, on a pu rester dans notre trois-pièces, cette fois prêté gracieusement. Mais voilà, des gens débarquent demain pour tout l’hiver. Alors on a déménagé dans le chalet du type de la maison de luxe en campagne. Prêté. C’est là qu’on est depuis hier soir.

Très chouette notre nouvelle maison. Bárbaro! Plus d’espace. Du bois partout. Un lavabo dans la cuisine.

Sauf qu’il a plu la nuit. Il a plu dedans. Pas la petite pluie. Des grosses gouttes partout. Le lit de ma fille: trempé. Celui de mon aîné : idem. Le nôtre a échappé à la flotte. Donc on s’est agglutinés les cinq dans les trois lits restants, après avoir mis tous les seaux, les bols et les tasses un peu partout dans la maison. Aujourd'hui, ça n’en finit plus de pleuvoir. Difficile de poser un pied à côté des bols. En plus les enfants ont fait une cabane avec les matelas mouillés au seul endroit libre. Les draps pendouillent un peu partout dans la pièce. Et on a tous nos chaussettes en laine de grand-maman Gerda, nos godasses, nos polaires et nos vestes à capuchon.

Alors aujourd'hui on a fait un brunch avec une montagne de crêpes et un chocolat chaud - merci les militaires. Et à quatre heures, des pop corn. Pas de raison qu’on se fasse pas plaisir.

13 avril 2020. Tiburón pasqual

Hier on a un peu loupé Pâques. Faut dire qu’ici y’a pas d'étalage de lapins, poules et œufs en chocolat, ni de décoration pascale. Alors ce matin, on a fait une chasse aux œufs durs dans le « jardin ».

Un petit tour sur la plage, et notre aîné trouve un mini-requin à peine échoué. Mort. Un pêcheur s’approche de nous et nous lance: ah ça c’est succulent, vous pouvez encore le manger, il est tout frais!

Le requin est tout petit pour un requin, mais énorme pour un poisson lambda, y’a de quoi nourrir la famille et plus. Aucune dent. On croit d’abord que c’est un bébé, mais quand mon compagnon lui presse sur le ventre, y’a deux petits trucs qui sortent. Bêêêê du caca! Mais attendez! Regardez! Des bébés! Cours d’embryologie pour les enfants: on y voit parfaitement le mini-requin avec déjà toutes ses formes, dans sa poche, avec placenta et cordon ombilical. Le placenta ressemble à une tâche de peinture d’un mélange jaune avec une pointe de rouge à peine ajoutée. C’est beau la nature. Tiens! On aurait pu prendre le mini-requin, le sécher et en faire un collier. Zut, pas pensé plus tôt.

Après cette observation forte intéressante, on est là, le requin à la main, sans trop savoir qu’en faire. On n’a jamais fait de pêche, comment ça se vide ce genre de bête ? On retourne voir le pêcheur, un peu empruntés. Il nous envoie chez sa femme. En moins de cinq minutes, elle a évidé la bestiole. Et une quinzaine de mini-requins dans leur poche. Ce n’est donc pas un simple requin mort, mais une extermination familiale. D'après Beatriz, la femme du pêcheur, c’est une espèce qui avance vers les côtes pour manger des algues. Il se serait approché un peu trop. Triste mais naturel. La vie la mort, rapport avec tout ça.

On ne repartira pas avec des mini-requins en pendentifs, mais avec deux magnifiques filets. Et la colonne vertébrale que mon grand veut garder, vas savoir pourquoi toute cette frénésie barbare face aux os. Triste sort pour la bestiole, mais cadeau pour nous. Le cycle de la vie. Avec du beurre, de l’ail, sel et poivre, c’est à tomber. Tout tendre, du premier choix. C’est Andrés, un vénézuélien bloqué ici, qui se propose pour cuisiner. On l’a invité avec Mathieu le français et Victor l’artisan, histoire de partager tout ça. Bonne bouffe, vin bon marché en berlingot, chouettes moments de partage et première soirée dans notre nouvelle maison - mais ça, c’est un autre chapitre.

Merci requin Pascal.

12 avril 2020. Marcel le pingouin

Disfrutar. J’adore ce mot. Comme un fruit bien mûr et bien goûteux. Profiter. Notre activité principale de tous les jours. Notre luxe à nous. Pas de télévision, pas de YouTube, pas de chocolat noir, de croissants ou de lapins de Pâques, d’espace intérieur, de jouets. Mais le luxe de profiter.

On pourrait dire de profiter de quoi si y’a rien à faire? De tout. De rien. D’observer. D'écouter et de s'écouter. De s'émerveiller. D'expérimenter. De créer. De (se) découvrir. De rencontrer. D’apprendre. De donner. De recevoir. Se perdre, rester coincés et se retrouver. Même les expériences tortueuses sont d’une richesse infinie. Muy cool.

Je crois franchement que d'être bloqués ici est un immense cadeau. Mais chuuuuut! Régine, il y a des gens qui meurent et un terrible virus… Et pourtant. Une pause dans le jeu pour enfin réfléchir. Redistribuer les cartes. Revoir les règles. Ici et ailleurs. Se déconditionner.

Il y a quelques jours, la dame de l'épicerie d’à côté a demandé à notre grand de lui dessiner notre cuisine en Suisse. Suite à quoi il nous a dit que ce qu'il lui manquait le plus c'était l’espace intérieur. Ses yeux sont partis dans le vide, mais en fait, on aurait pas besoin de tout ça en Suisse. On pourrait enlever la table et les chaises. Même les lits et dormir par terre! Chacun sa conception du dépouillement. J’ai parlé de la machine à laver. Il a dit en fait y’a plein de trucs qui servent à rien.

Faut pas croire qu’ici y’a rien à faire. On est très occupés. Hier par exemple, j’ai récupéré un pingouin blessé sur la plage. Je l’ai ramené chez nous, grande excitation chez les enfants. On est tous partis au phare pour avertir le gardien du parc et peut-être pouvoir faire quelque chose pour le pauvre petit truc dont l'arrière-train était immobile. Là-bas on tombe sur deux militaires, ici pour une semaine histoire de vérifier que les règles conformes au coronavirus soient respectées et que personne n’entre dans le parc national du Cabo Polonio pour les vacances de Pâques. Ils nous serrent la main, nous tapent dans le dos. C’est pas deux mètres la distance à tenir?

Téléphone au gardien du parc qui se met en route de suite pour amener le pingouin chez un vétérinaire. L’attente est un peu longue, alors on papote avec les militaires. On leur explique notre situation. Notre retour en Suisse le 1er avril annulé. Nos finances prévues de justesse pour nos trois mois. Aucun bancomat ici ni la possibilité d'accéder à une ville, sinon on ne peut plus rentrer dans le parc vu qu’il est fermé. Le militaire rentre dans la maisonnette où ils travaillent et en ressort quelques minutes plus tard avec un sac à patates rempli de provisions. Pâtes, kilos de farine et de sucre, une quinzaine d’oeufs, lait, chocolat en poudre, café. Il prend notre numéro, j’appelle la chancellerie lundi, je vais en parler à la presse. Pas sûre qu’il puisse faire quelque chose pour nous mais son intention nous touche de plein fouet.

Les gens d’ici sont pas croyables. Ils connaissent notre situation, savent qu’on fonce tout droit vers le froid. Il y a quelques jours, un type nous amène une couverture, une boîte de thon et une de maïs, du thé, des pâtes. Le lendemain, un vénézuélien qui possède une auberge nous amène un sac d’habits pour les jours plus froids. Un autre nous amène un seau de crevettes fraîchement sorties de l'océan : cadeau. Nous on invite les gens du coin à manger, les artisans consacrent du temps à apprendre aux enfants comment faire des bracelets. Une petite vie dans un petit village comme on en trouve peu.

Et tous les chiens du bled viennent pisser dans notre menthe.

11 avril 2020. Carte postale...

Je n’ai jamais vu une lumière pareille. Le genre de truc surréaliste. Il paraît que les américains viennent filmer le ciel ici, tant il est particulier. Ben ce matin, ça m’a sauté aux yeux. Moment magique. Amazing grace. Une scène parfaite: lumière dont je n’ai absolument pas les mots pour décrire, vagues vert émeraude, écume blanchâtre qui reflète le soleil. À gauche: personne. À droite: personne. Derrière moi: les dunes, sable doré. Devant: pas besoin de le redire. Température : environ 20 degrés.

Dans ma tête, je pensais préférer l’eau immobile, turquoise, translucide, le sable blanc, les poissons colorés et les palmiers remplis de noix de coco. Avec un dauphin qui passe, et un cacatoès qui se pose sur mon épaule. C'était à peu près ça ma vision de la destination de rêve. Et bien non. On croit préférer les yeux bleus, mais finalement on a un faible pour les yeux verts.

Bien sûr que je cracherais pas sur le turquoise qui bouge pas. Ni sur les 35 degrés qui vont avec. Surtout quand je peste contre le vent et le froid, l'été est fini , à quoi ça sert d'être ici. Mais les vagues fracassantes qui nous empêchent d’avancer, la plage qui change de visage tous les jours, miss météo qui reste les bras ballants, tout ça, c’est la vie, non? Plus brut, plus rugueux. Imparfait. Changeant. C’est la vie! Up and down. Tantôt la carte postale, tantôt le caca.

J’avoue que j’aurais bien aimé. Sourire tout le temps. Travailler en faisant uniquement ce que j’aime, confectionner des confitures avec des fruits fraîchement cueillis, faire mon pain, faire de la permaculture, passer une heure auprès de chacun de mes enfants le soir avant le coucher, leur tricoter des jaquettes et des bonnets de laine, manger tout le temps bio, faire une heure de sport par jour suivi d’une heure de yoga et une méditation d’au moins 30 minutes. Ne jamais lever le ton, ne jamais être en colère, faire taire à tout prix mon satané personnage de râleuse. Il paraît qu’il y a des gens qui y arrive. Il paraît…

Il y a encore quelques jours, je voulais rentrer chez moi, mon lit et mon chocolat chaud me manquaient cruellement et l’envie de chialer me prenait à la gorge. Assaillie par les doutes. Et si notre vol prévu le 2 mai était de nouveau annulé ? Passer l’hiver ici? Et si les gens qui disent il n’y aura bientôt plus de vol du tout avaient raison ? Et mes projets qui se cassent la gueule avec le virus. Et la crise économique qui arrive et bla bla bla. J’ai ressenti de la colère d'être en colère. Comment je peux me morfondre alors que tout va bien et que je suis ici? Rentre chez toi bougonne et ne reviens plus jamais! Au feu, au chiotte tous ses sentiments négatifs! Régine, il y a un virus terrible qui anéantit le monde et toi tu es au bord de l'océan!

Foutue pression sociale.

Depuis deux jours, je me réconcilie avec ma chieuse intérieure. J’observe le monde qui m’entoure. La vie! Un jour oui un jour non. Calme et tempête. La vie la mort. Odeur de fruit, odeur de pourri. À force de trop vouloir faire taire ma colérique, elle se retrousse les manches et revient en puissance. Tu n’y échapperas pas ma vieille. Je suis une part de toi. Je suis le loup de mer en putréfaction sur la plage. Je suis la vague de deux mètres qui s'écrase violemment. Je suis le vent qui fait voler le sable. Je suis le caillou pointu sur la plage. On n’est pas dans un conte Disney, merde!

Ce matin, je vis un moment de grâce. Je tente l'entrée dans l'océan, je suis rejetée avec une puissance extraordinaire. Machine à laver. La vague m’aspire à une vitesse folle et me repousse. Je tremble devant le mur d’eau de deux mètres qui se forme juste devant moi. Mais je me laisse transporter. Et ça va. Ça va.

Mieux: c’est fun.

Sur le chemin du retour, je me ramasse la pluie qui gifle et le ciel noir. Je suis en vie. Incroyablement vivante. Pas sûre que je serais mieux devant une série Netflix avec mon chocolat chaud et mon canapé douillet.

9 avril 2020. C'est la fête!

Ça vous dit d’aller voir les loups de mer les enfants? Ouiiiiiiiiiiii! Et on a l’impression de leur proposer Europapark. Pourtant, les loups de mer, on va les voir tous les jours, ou presque. Ça vous dit d’aller sur la plage voir les surfeurs? Ouiiiiiiiiiiii! Idem. D’aller chercher des coquillages ? Ouiiiiiiiiiiii ! Pas sûre qu’en Suisse, si je leur proposais d’aller ramasser des pives alors qu’ils jouent au Lego, ils manifesteraient un tel enthousiasme.

Mais ça ne s'arrête pas là : c'est qui qui passe le balai aujourd'hui ? Moiiiiiiiiiii! On met des algues dans les œufs ? Ouiiiiiiiiiiii ! On fait l'école ? Ouiiiiiiiiiiii ! Non, là, je plaisante. Faut pas pousser non plus.

Ce matin, mon compagnon part avec les garçons ramasser des vertèbres de loups de mer échoués. Avec ma fille, direction les rochers pour voir les loups. Vivants, ceux-là. Et ça y est que je me surprends à nouveau à fouiller dans les tas de coquillages. Je n’m’en lasse pas. On revient les poches pleines. Les garçons, eux, reviennent avec une jolie collection d’os et une mâchoire découpée par mon compagnon. Chacun son truc. Je n’ai pas souvenir de les avoir vus aussi heureux en déballant un cadeau en plastique.

8 avril 2020. Bain moussant.

Soleil. Soleil. Soleil. Il pointe son nez vers 15h30. On se recharge enfin comme un panneau solaire. Un nouveau souffle.

Depuis le 5 avril, le vent tempêtueux, la grisaille et le froid avaient imposé leur retour comme une poignée de poils dans un chocolat chaud. J’ai tellement rêvé de mon chocolat chaud dans mon appartement tout confort en Suisse. On sous-estime beaucoup trop notre petit confort. Pire, on ne s’en rend même plus compte. Sauf quand une Solange laisse des crottes partout dans la cuisine et qu’on y est agglutiné à cinq, dans cette pièce d’un mètre sur trois.

Ce matin, je l’ai de nouveau ressenti, la colère. Dur de mettre le nez dehors avec ce vent, souvent accompagné de pluie ou de crachin. Mais exclu que je reste enfermée un jour de plus. J’enfile mes baskets et je vais le faire, mon jogging. Direction la plage. Déserte. Je pose mes chaussures et chaussettes dans un coin, parce que je préfère nettement courir pieds nus, même s’ils gèlent sur place. Quatre kilomètres. C’est pas un marathon, mais ma nervosité se fait la malle. Sur le retour, je lorgne sur l’océan. L’eau est montée, les vagues sont puissantes. Depuis quelques jours, je rage de ne pas pouvoir m’y baigner. Régine, il y a des gens qui se baignent dans des lacs gelés en Finlande. Petite pensée pour eux et leur bonnet de laine.

Bien réchauffée par ma petite course, je laisse mes couches d’habits à côté de mes godasses et j’affronte l’océan. Je l'ai déjà dit, il me fout parfois la frousse avec ses vagues trop fortes. Mais ici, depuis quelques mois, j’aime bien avoir la frousse. Même si c’est un peu maso. Parce que j’ai l’intime conviction que j’ai la possibilité de faire face à mes troubles anxieux, véhiculés de génération en génération. Pffff, pas simple de s’en détacher, de ces trucs-là. À chacun ses casseroles.

Ici, réduite à une existence complètement épurée, y’a pas le choix d’affronter ses démons. Y’a rien d’autre à faire. On peut trouver tout un tas de trucs, lire une quantité phénoménale de romans, mais quand on a tout absorbé et qu’on se retrouve bloqué un mois de plus sans même un billet de course à lire, on n’a plus le choix.

Alors je souris à l’océan et je fonce vers les vagues. Plus impressionnantes que violentes. Je ne vais pas très loin, quand-même, faut pas pousser. La température est bonne, même pas froid. L’avantage c’est qu’on n'ressent même pas le vent. La force des vagues fait qu’il y a de la mousse partout. Je m’allonge dans l’eau entourée de toute cette masse blanchâtre. Un bain mousse grandeur nature. Mieux qu’à la maison. Un de ces moments rares, précieux. Pas si pire le confinement au Cabo Polonio.

5 avril 2020. Solange, Jean-Luc et tout le reste.

On dit que les voyages forment la jeunesse. C’est pas con tout ce qu’on dit. Ou pas toujours. À voir mes trois marmots depuis trois mois évoluer dans un univers sans rien, j’en suis convaincue. Quelques jours après notre arrivée en Uruguay, au beau milieu de la campagne profonde dans une petite communauté, où on allait rester un mois et demi, mon grand de huit ans a pleuré sous la douche froide en disant comment on peut vivre en prenant des douches froides, avec des fourmis partout, de l’eau qu’on peut même pas boire et où on peut même pas tirer la chasse d’eau aux toilettes? C’est comme ça que vivent la plupart des êtres humains sur cette terre mon chéri. On oublie trop vite ce genre de choses.

Aujourd'hui, ils allument le gaz sous les plaques, ils font la vaisselle dans une bassine, ils remplissent des seaux avec l’eau du puits, balaient les crottes de Solange et la tonne de sable amenée chaque jour dans notre très modeste demeure. Ils ne connaissent plus la chasse d’eau des toilettes. On oublie aussi bien vite ce genre de confort chez nous en Suisse. On fait caca et on presse sur un bouton, tout disparaît. On n'se pose même pas la question où ça file. C’est comme ça. Ici, pas de papier. De l’eau du puits. Des seaux pour faire disparaître la masse sortie de nos intestins. Ladite masse s’en retourne à la terre.

Ici, on s’attendrit sur une araignée qui s’active sur sa toile quand on se brosse les dents dans un trou où il n’y a pas d’eau. On la regarde entourée de ses petits œufs. Même si on déteste les araignées. On accepte la Solange en pension, même si elle défèque partout. On connaît tous les chiens du village qui se baladent sans laisse. On s’extasie devant un Jean-Luc qui vient brouter à côté de chez nous, en toute liberté. Jean-Luc, c’est un cheval.

Ici, on parle tout aiguë aux grenouilles qui, elles aussi, ont pris pension complète chez nous. On les aime nos grenouilles. Ici, mon fils, le grand, a adopté un serpent. Verde. C’est le nom qu’il lui a donné. Un petit serpent tout vert. Il l’a trouvé sur la plage et l’a ramené à la maison. Il lui a fait une maison de branchages, coquillages, bac-piscine. On s’est tous attachés à lui. Et sérieux, quand on lui caressait son minuscule crâne, il fermait les yeux. Et il frottait sa tête contre nos mains. Ça a beau avoir le sang froid, c’est tout tendre ces machins-là. Bon, au bout de quelques jours, on a quand-même expliqué à notre fils que Verde n’avait plus rien avalé depuis sa capture, qu’il avait peut-être une famille quelque part et qu’il serait plus heureux dans la nature. Alors on a fait une petite cérémonie et on l’a relâché.

Moi je dis que les voyages c’est pour tout âge. Ça devrait se prescrire. Vous souffrez de troubles de l’anxiété? Et hop! Un voyage de minimum un mois. Pas dans un loft à New-York. Mais dans un endroit où il n’y a rien à faire, rien à visiter, zéro confort. Pareil pour une crise de la quarantaine ou une crise existentielle. Pas de possibilité de fuite. Juste nous et la nature. Retrouver sa part de sauvage. Ses racines.

Oui, j’en suis certaine. La nature vaut tous les dalaï-lamas du monde, tous les bouquins et les théories de « développement personnel », toutes les thérapies. Elle nous apporte toutes les réponses si on veut bien l'écouter. Et quand y’a rien d’autre à foutre, ben on l'écoute. C’est comme ça. Plus riche que tout l’argent du monde. Dire que les humains se croient supérieurs. Dire qu’on coupe les arbres, qu’on bétonne et qu’on fout des vaches partout qui polluent avec leurs pets, juste pour que les hommes puissent se goinfrer de steak king size tous les jours. On s’en balance royalement de l’appauvrissement des sols. Et alors? On a de l’huile de palme et des tomates stériles, de quoi se plaint-on? Bon, j’arrête là ma petite crise écolo et je dis vive les chamans et les Guaranis!

3 avril 2020. Compagnie aérienne, quand tu nous tiens par les c*******

Le DFAE exhorte tous ses ressortissants à l’étranger de rentrer au plus vite. On nous bombarde de messages pour nous avertir. Si on reste, on risque de tous crever. Ni plus ni moins. Au mieux, d’être coincés ici pour le reste de notre vie. Voilà le message. La peur. Pire que le Corona. Le 17 mars, on nous apprend que notre vol retour est annulé. Tant pis, le Cabo c’est le paradis, on est prêt à y rester.

On nous propose à la place un vol le 19 avril. Prix pour aller se confiner dans notre appartement Suisse: 19’000.-. Vous avez bien lu. Ni plus ni moins. Se saigner ou rester au paradis. On refuse de prendre ce vol. On a déjà payé pour notre retour, on aimerait bien qu’on nous le remplace. British Airways semble accepter qu’on change de compagnie et de lieu de départ. Ce sera pour le 1er mai, départ de Montevideo. Parfait. On est prêt. Quelques jours plus tard, on nous dit que British Airways refuse catégoriquement qu’on change notre lieu de départ et de compagnie. Ce sera donc un vol au départ de Buenos Aires, comme prévu initialement, le 24 avril.

Entre temps, on fait tout comme il faut: on s’annonce au DFAE, on prend contact avec l’ambassade suisse en Uruguay. Les messages continuent de pleuvoir. Vol de rapatriement au départ de Lima, Pérou et au départ de Bogota, Colombie. Sauf que si on débarque là-bas et que la frontière ferme, c’est à l'aéroport qu’on sera confiné. Alors on nous dit de n’accepter aucun vol depuis un autre pays. On nous propose un vol depuis Buenos Aires, sauf que leur frontière est fermée et qu’on ne peut pas y aller. Puis un vol de Montevideo. Au prix du marché. Ce qu’on en sait, c’est qu’il n’y a aucun vol en-dessous de 4’300.- pour nous cinq. Et le vol qu’on a acheté? On nous le rembourse pas, imaginez, si toutes les compagnies aériennes remboursaient leurs passagers, elles feraient toutes faillite. Alors vous pouvez aller vous rhabiller avec votre vol retour.

Début avril, nouveau message: British Airways ne volera pas en avril. Départ reporté au 2 mai. Sans oublier qu’il faut prier pour que l’argentine réouvre ses frontières. Sinon le vol sera perdu et plus jamais remplacé. Depuis la Suisse, on nous dit vous êtes fous, rentrez, prenez la bonne décision, vous allez vous faire foutre dehors du pays, on va vous jeter des pierres comme en Inde. Sauf qu’ici, au Cabo Polonio, nos enfants sont traités comme des rois, on leur offre des glaces, des cakes, on nous invite à manger, on nous donne des sacs de légumes du jardin, on nous donne du poisson pêché le matin même. Et on nous prête une maison. Même deux. On a le choix. Étant donné la situation, prenez les clés, restez-y autant que vous devez. On est loin du jet de pierres. Les gens sont souriants, se font encore la bise, on déambule sans problème dans le village, et d’une plage à l’autre. Victor l’artisan nous crée des bijoux avec nos dents et nos fossiles. On nous partage les bonnes astuces pour se nourrir d’algues, de poissons et de moules. On nous permet de venir nous servir d’eau dans les puits où l’eau est limpide.

Bien sûr que le village est au point mort. Déjà que la saison touristique est terminée, mais le virus est aussi arrivé ici. Tous les restaurants et les échoppes d’artisanat sont clos. Le Cabo a fermé sa porte. Plus personne ne peut y accéder. Le village est au ralenti. Il reste deux magasins. Et une auberge juste en-face de chez nous où se prélassent quelques touristes et des artistes en résidence de toutes nationalités : Venezuela, Brésil, France, Allemagne, Russie, Italie. Toutes ces attentions et ce petit monde contribue à se sentir au paradis. Parce qu'il faut l’avouer, on n’est pas sur une plage de sable blanc et d’eau transparente qui ne forme pas la moindre vaguelette. Ici, c’est un peu la bretagne. Un ancien village de pêcheur avec son phare, et on passe de la camisole à bretelles à la grosse doudoune en moins de temps qu’il faut pour un rot de sortir. Des nuages qui défilent à toute allure, de la pluie au soleil. Ici il n’y a pas d’électricité ou d’eau courante. Vas-y pour trouver du wi-fi. Les éléments se déchaînent, l’océan me fait parfois peur.

2 avril 2020. Tempête en vue.

Je me réveille ce matin avec l’ombre du désespoir. Si je quitte mon lit, il me pète à la figure. Je le sais. Alors je traîne. Mes enfants défilent pour me faire des becs et me raconter tout ce qu’ils ont fait depuis le lever. C’est fou les gosses. Toujours heureux. Qu’il vente, qu’il pleuve, froid, chaud, ils s’éclatent. Rien pour jouer, jusque ce qu’ils trouvent: bouts de bois et bouteilles en pet et les voilà armés comme des chevaliers. Fils de fer et mon grand confectionne des animaux. Dire que chez nous on leur achète plein de jouets de peur qu’ils s’ennuient!

Hier soir, j’ai changé de lit. Marre des moustiques et de Solange. Je me suis glissée dans un endroit avec moustiquaire. Enfin la paix après deux nuits très courtes. Solange, c’est une souris. Dès la lumière éteinte, la voilà qui s’activait. Bruits de sachets, de casseroles, de pas, de grattements. La première nuit, ça m’a fait marrer. Je l’ai prise en flagrant délit avec la lampe de poche: minuscule, une bouille à tout se faire pardonner. La deuxième nuit, quand elle a atterrit sur ma tête, j’ai moins rigolé. Hier soir, je l’ai surprise dans mon capuchon et j’en ai eu marre. Fait chier Solange.

J’entends les arbres violemment secoués par le vent. Envie de me rendormir jusqu'à un jour plus tendre. Au lieu de ça, je me lève. Temps gris. Vent a décorner un rhinocéros. C’est lui le problème. Qu’il pleuve comme vache qui pisse, qu’il neige, qu’il fasse froid, je veux bien. Mais pas le vent. Ça me stresse. Ça m’agresse. Ça me donne la migraine. Ça me rend irritable. En bref, ça me fait chier. J’entends d’ici s’élever toute la clique des bien-pensants je-souris-quoiqu’il-arrive-et-ne-parle-que-du-positif qui détestent les râleurs. Surtout sur un phénomène dont on ne peut rien y faire. Et ben moi, ça me fait râler. Il est bien beau le dicton du Mexique qui dit si il pleut des citrons, apprend à faire du jus de citrons. Bien sûr que je voudrais danser dans le vent et trouver la vie magnifique. Régine, il y a des gens qui meurent, tu ne vas pas te plaindre du vent?!

Hier on est resté toute la journée dans notre micro-cuisine à cause de la tempête et des trombes d’eau. On est cinq. Trois enfants, deux parents. Pas des enfants qui lisent sagement des histoires. Des enfants normaux. Huit ans le grand et deux petits de quatre ans. C’est un peu comme passer une journée dans un supermarché avec de la techno à fond. C'était pas si pire. Mon compagnon s’est mis à la fabrication de colliers en coquillages. Les marmots l’ont suivi. Moi, j’ai trié mes plumes pour en faire des boucles d’oreilles. Et oui, quand on vit dans la nature depuis trois mois, on redécouvre ce genre de choses. Plumes, même de poules et de dindons, les mêmes que chez nous mais qu’on ne voyait même pas. Coquillages, a-t-on seulement encore idée de ces merveilles de la mer? Oui, c’est beau. Outrageusement beau. On retrouve nos âmes de pré-pubères nous les « vieux ». On est prêt à rentrer en Suisse avec des plumes de coqs qui pendent à nos oreilles, des fossiles et des dents de loups de mer en pendentifs. Tannés par le soleil, les cheveux longs et gris, la barbe qui pendouille ou les poils sous les aisselles, des algues entre les dents.

Mais bref, je m’égare.

Donc je me lève. Je râle un coup, rongée par une boule au fond de mon ventre. N’en déplaise à mon compagnon qui fait partie de la clique citée plus haut. J’ai envie de chialer. Je suis au paradis, merde! À quoi ça sert si on ne peut pas sortir de chez nous? Oh bien sûr que j’ai une vague pensée pour les européens confinés chez eux. Mais ça ne m’empêche pas de penser ce que je pense. Mon compagnon me relate un article qu’il vient de lire sur la 5G, peut-être responsable du virus. Je consulte mes messages, un seul qui nous dit de rentrer au plus vite, la situation est grave. Merde. Ce n’est peut-être pas le vent qui me bouffe l’intérieur. Il est le déclencheur. Celui qui fait ressortir ma sensibilité, ma fragilité, ma vulnérabilité. Non, je ne vis pas chez les bisounours. Même si je m’échine à faire comme si. J’ai entendu comme tout le monde tout un tas de trucs sur le coronavirus: la terre suffoque, le virus nous pousse à changer notre manière de vivre, retour à un monde plus sain, décroissance, prise de conscience. Mais aussi théories du complot, virus fabriqué par l’humain, 5G qui dérègle la planète. J’aime bien les premières théories. Les autres me donnent envie de vomir. Alors ce matin, l’équation vent-5G-SMS de peur conduisent mes larmes tout droit vers la sortie. Et c’est pas le pire. Moi qui m’évertuais à me baigner dans les théories enchantées, à croire que le monde va changer - si, si, je l’ai cru - à me dire enfin, c’est génial ce qui arrive - Régine, il y a des gens qui meurent - et ben Paf! Aujourd'hui, ça me pète à la figure. Tout ce que je refuse d’entendre depuis des jours: avec le confinement, les cas de maltraitances explosent. La sœur d’une amie qui apprend que le père de ses enfants abuse de sa fille. La peur, partout, pire que le virus. Et puis cette foutue 5G! Responsable ou pas, on sait très bien que c’est pas bon pour la planète. Mais personne ne va revenir en arrière, pas vrai?

Alors je chiale pour tout ça. Je chiale mon désespoir. Je ressens de la peur. Peur de quoi? Pas du virus. Ni celle qu’on essaie de nous transmettre pour qu’on rentre dare-dare au pays quitte à payer 4’000.- le billet. Non, la peur que je ressens, c’est celle de l’humanité. Pire que le coronavirus. Bien plus fou, plus pervers, plus destructeur, plus manipulateur, plus pernicieux. Même si il y en a plein qui donnerait leur slip sur un plateau, parfois la noirceur me fond dessus. Je m’arrache les tifs en geignant va-t-on dans quel monde vivons-nous et bla bla bla? Comme les vieux aigris, les frustrés, les râleurs, les peureux. Et l’humour, bordel? Régine, il y a des gens qui meurent.